Haïti - Le chanteur populaire devenu président aux sympathies duvaliéristes



Environ quatre mois après l'investiture de Michel Martelly comme président, aucune mesure n'a été prise pour améliorer les conditions de vie des classes pauvres, malgré le paquet de promesses pour les cent premiers jours du président une fois investi. Qui pis est, la situation se détériore : l'insécurité est recrudescente, le nombre de kidnappings, de braquages, d'assassinats a plus que doublé en l'espace de trois mois, les pickpockets se sont multipliés et détroussent les passants à longueur de journée ; le coût de la vie renchérit, les centaines de milliers de sinistrés pataugent encore sous les tentes, des agents de la Minustah, comme s'ils étaient en terre conquise, continuent en toute impunité de violer et de réprimer ceux qui osent protester dans les rues.

Où est la sécurité promise ? Où sont passés les grands discours de « Tèt kale » qui allait tout chambarder, changer le système et résorber la misère sans tarder ? Où sont les toits promis aux familles sinistrées ? Où sont les milliers d'emplois qui allaient être créés dès les 100 premiers jours ? Où en est-on avec l'éducation obligatoire et gratuite annoncée à coup de trompettes ? Nad marinad.

Oh ! Ce n'est pas la faute au nouveau président qui cherche à se dédouaner en se servant du Parlement comme bouc émissaire. Le pays est bloqué, le chef de l'État ne peut pas réaliser ses promesses parce qu'il n'y a pas de Premier ministre, donc pas de gouvernement pour mettre son programme à exécution, nous rebat-on les oreilles. Les candidatures de Rouzier et Gousse ayant été rejetées par le Parlement, les projecteurs sont désormais braqués sur Gary Conille, un sous-fifre de Clinton qui, lui, se positionne pour drainer encore des milliards vers les comptes bancaires de sa fondation déjà implantée dans le pays après son échec patent et avoué à la direction de la CIRH.

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Pendant toute sa campagne électorale, Michel Joseph Martelly se présentait comme celui qui allait tout chambarder. En bon démagogue, il avait surfé sur l'indignation, la frustration de la population pauvre par rapport à l'équipe de Préval pour briguer la présidence du pays. Il n'avait pas manqué de mettre en avant dans son programme une kyrielle de promesses pour améliorer la situation des masses pauvres et pour changer le pays une fois au pouvoir.

Près de six mois après sa victoire électorale et plus de trois mois après sa prise de fonction, les changements tant annoncés se font attendre. Même symboliquement, ceux qui ont gagné les rues pour le défendre et l'imposer au second tour attendent toujours un petit geste de la part du nouveau président pour marquer la rupture qu'il avait tant prônée lors de sa campagne électorale. Ils ne voient rien venir de tel. Certes, ils voient défiler de nouvelles têtes, mais aussi des anciennes figures du macoutisme de l'ère de Jean-Claude Duvalier. Ces opportunistes, nouveaux et anciens, se mettent tous en pole position pour faire main basse sur le pouvoir pour être plus près de la mangeoire. Ils sont donc impatients de voir se former un gouvernement à partir duquel les miettes seront distribuées aux uns et aux autres à travers les ministères, les Secrétaireries et les organismes déconcentrés de l'État. Mais la Primature tarde encore à avoir son nouveau locataire, point de départ de la formation du cabinet ministériel.

Les deux premiers choix portés sur Daniel Rouzier, un grand commerçant de la place, et sur Bernard Gousse, un ancien ministre, n'ont pas eu l'aval du Parlement. Pour une troisième tentative, Martelly a jeté son dévolu sur un jeune loup de 44 ans, Gary Conille, poulain de Bill Clinton et de la diplomatie internationale. Contrairement aux précédentes désignations, les réactions des politiciens et parlementaires laissent penser que Conille a une chance de passer comme Premier ministre et donc de former un gouvernement pour fermer le cercle des dirigeants pantins qui vont fouler aux pieds les revendications de la population pauvre tout en prétendant le contraire. Le fondateur du premier Parti communiste haïtien, Jacques Roumain, illustre bien cette situation dans cette phrase : « Nous autres le peuple, nous sommes comme la chaudière : c'est la chaudière qui cuit tout le manger, c'est elle qui connaît la douleur d'être sur le feu, mais quand le manger est prêt, on dit à la chaudière : tu ne peux pas venir à table, tu salirais la nappe .».

Les politiciens se servent des masses pauvres comme tremplin pour accéder au pouvoir et, une fois leurs objectifs atteints, ils tournent le dos à leurs promesses électorales. Dans ce sens, ils se ressemblent tous, lavalas ou macoutes.

Gary Conille, médecin de formation, est le fils d'un ancien baron dignitaire du macoutisme, Serge Conille, qui fut le ministre de la Santé de Jean-Claude Duvalier. Le premier pas en politique de Gary Conille fut une lettre qu'il aurait signée en 1986 avec d'autres étudiants macoutes contre le départ de Jean Claude Duvalier. À la faculté de médecine, il fut l'un des principaux animateurs d'un groupe d'étudiants nostalgiques du duvaliérisme qui revendiquaient le statu quo dans le pays. Après sa formation médicale, il est parti monnayer ces talents dans les institutions internationales jusqu'à sa récente nomination comme Premier ministre.

Avec Martelly à la présidence, Gary Conille à la Primature, Nicolas Duvalier, le fils de Baby Doc, et Daniel Supplice, au cabinet du chef de l'État, en guise de changement dans ses conditions de vie, la population aura droit à un gouvernement d'extrême droite macoutique. Déjà Michel Martelly, nostalgique de l'armée d'Haïti dont il avait fait partie, annonce la formation d'une force armée pour remplacer la Minustah. Il est évident que toute force armée, non contrôlée par la population, sévira contre celle-ci.

Après Aristide et Préval, le poisson d'avril, cette fois, c'est au tour de Martelly qui a promis monts et merveilles à une population pauvre assoiffée de changement et qui, pendant ses quatre mois au pouvoir, ne fait qu'endormir celle-ci de belles paroles.

Il est donc de l'intérêt des classes pauvres d'apprendre à compter sur elles-mêmes, sur leurs propres forces, qu'il s'agisse de leur sécurité ou de leurs revendications sociales et économiques.

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